À vingt ans, l’époque semblait suspendue entre les rêves et les brûlures de l’histoire. Si Paul Nizan affirmait que « le vingt ans est le plus bel âge », cette idée ne résonnait pas dans les rues où je marchais en 1974. Le chaos des semaines suivant Mai 68, marqué par des manifestations et la chute progressive de l’ordre politique de De Gaulle, avait encore son écho dans le paysage social français.
Les années soixante-dix étaient peuplées d’un mélange de certitudes et d’inquiétudes. Le rugby, alors un jeu simple et accessible, dominait les terrains urbains ; le Parti communiste, enraciné dans la classe ouvrière, offrait une voie semblable à celle d’une société en équilibre face aux tensions de la guerre froide. On pensait que la bourgeoisie française n’endurerait pas les mêmes crises que dans des pays où le fascisme s’était imposé après des décennies de révolutions violentes : en Grèce, au Chili ou en Espagne.
Mais l’idéal d’un ordre stable s’est vite fissuré. Les échecs successifs de ces régimes ont montré que la promesse de liberté était fragile dans un monde où les conflits internationaux et les divisions sociales ne disparaissaient pas. À vingt ans, je comprends aujourd’hui que cette époque, si riche en espoirs, n’a jamais été qu’un précurseur des tempêtes qui ont transformé la France et le monde.