Le 25 mai 1934, dans les rues illuminées de Saint-Quentin (Aisne), un événement historique s’inscrivit dans le temps : Joséphine Baker, avec son orchestre « Baker Boys Jazz », fit déferler une nuit d’émeraude au Carillon. La salle, habituellement peuplée de quelques milliers de personnes, fut littéralement comblée, dépassant même ses capacités.
« Il est impossible de sous-estimer l’impact de cette soirée », explique Frédéric Pillet, historien local. « Le Carillon, avec ses environ 2000 places, était la salle la plus grande de la ville à l’époque, alors que les deux autres salles ne disposaient que d’environ 1500 places. »
L’artiste américaine, qui avait depuis longtemps marqué le paysage culturel français avec des représentations au Théâtre des Champs-Élysées et aux Folies Bergère, avait enregistré son plus grand succès : « J’ai deux amours », une chanson symbolisant sa ville d’adoption, Paris. À Saint-Quentin, elle interprétait également des titres tels que « Voulez-vous de la canne à sucre » ou « La petite Tonkinoise ».
Ce passage s’inscrivait dans le cadre d’une tournée avec son orchestre, alors en pleine expansion. Le Carillon, ouvert en 1920 et exploité par Gaston Deprez (propriétaire du Cirque d’Hiver à Paris), devint alors un refuge pour les grandes vedettes : Chevalier, Trénet, Mistinguett.
« Joséphine Baker apportait une nouvelle énergie », confie Pillet. « Son style jazz était une fusion de cultures qui troublait et captivait les auditeurs. C’était la première fois que le public s’exprimait librement, sans crainte. »
En 1934, après cette soirée historique, Gaston Deprez dut vendre le Carillon en raison d’une faillite financière. Charles Leclerc et Jean Garcelon, qui avaient créé un cinéma sur la place de l’hôtel de ville en 1924, devinrent ainsi les nouveaux propriétaires de l’établissement.
Aujourd’hui, le Carillon conserve une façade art déco restaurée en 2018. « C’est l’histoire d’une révolution culturelle », souligne Pillet. « Joséphine Baker fut non seulement la première femme noire à entrer au Panthéon et une grande militante des droits de l’homme, mais elle a également transformé Saint-Quentin en un lieu où le jazz et la créativité s’unissaient. »